Voodoo Land

Ce roman (l’adjectif « policier » est absent à dessein) est un livre-monde, qui nous plonge dans un univers complet, cohérent (autant que le monde peut l’être), une période et un lieu déterminés, inspiré de faits réels. Il  a la valeur d’un livre d’histoire, d’une œuvre littéraire, d’un polar magnifique : la rigueur de Don Winslow dans la Griffe du Chien, le travail documentaire et le réalisme social de George Pelecanos, la ferveur romanesque de Caryl Ferey.

Un livre d’histoire :

Miami, début des années 80 : ce qui n’était qu’une ville rêvée pour les retraités américains et les touristes, à peine troublée par l’afflux constant de réfugiés cubains et des ouragans dont certains furent cependant dévastateurs, subit l’arrivée massive de la cocaïne et des organisations qui vont avec ainsi que l’exode de Mariel qui ne fut pas sans conséquence sur la criminalité.

Cocaïne à tous les étages :

Alors que le trafic portait essentiellement sur des ballots d’herbe jetés à la va-vite de cabin-cruisers, ces années vont voir s’installer une véritable industrie de la cocaïne : armées de mules aux aéroports, DC3 chargés de cocaïne jusque dans la cabine de pilotage, réseaux de distribution structurés, complicités policières, blanchiment massif dans le réseau bancaire local et…guerre entre plusieurs gangs pour la mainmise sur le trafic.

Exode de Mariel :

C’est le bazar à Cuba, l’économie est à la peine et beaucoup de Cubains tentent de rejoindre la Floride proche, à tel point que Fidel Castro décide de laisser partir ceux qui le veulent : entre avril et octobre 1980, près de 125000 Cubains sont expulsés, direction la Floride.

Mais Fidel est un malin, et profite de l’opération pour vider les prisons cubaines : près de 3000 réfugiés en Floride sont des délinquants et vont faire concurrence aux gangsters locaux et aux gangs colombiens.

Si l’arrivée des Marielitos est rapidement absorbée par l’économie locale, l’afflux de l’agent de la drogue à Miami n’y est pas pour rien : alors que l’économie américaine est en pleine récession, seule la ville de Miami connait une croissance à faire pâlir d’envie Ronald Reagan qui vient d’être élu.

Et le vaudou dans tout ça ?

On sort de ce roman sans rien ignorer de l’immigration provenant de Haïti, terre que certains estiment maudite. Des milliers de Haïtiens fuient la misère et  la dictature de Baby Doc, et cette immigration sera plus difficilement absorbée, notamment pour des raisons linguistiques.

Les pratiques vaudou, si elles sont un élément central du roman, sont parfaitement documentées : pas de morts-vivants aux chairs putréfiées, mais une description clinique des pratiques vaudou, des produits et de leurs effets.

Nick Stone a su intégrer ce cadre historique d’une manière subtile ; ainsi, sous les traits de Vera Desamours, grande prêtresse vaudou et trafiquante de drogue, on peut reconnaître les traits (mais peut-être ai-je été victime d’une hallucination ?) de Griselda Blanco, éminente trafiquante de drogue colombienne qui sombra très tôt dans la délinquance (elle enlève un garçon de 11 ans alors qu’elle n’est qu’une adolescente et le tue après avoir échoué à obtenir une rançon).

Griselda a poursuivi sa carrière dans la prostitution et l’assassinat de ses maris mais c’est dans le trafic de cocaïne, commencé à New-York et industrialisé en Floride, qu’elle acquit un statut légendaire : dans la guerre que se livraient les gangs pour contrôler le trafic, on estime qu’elle a été directement ou non à l’origine de l’assassinat de plus de deux cents personnes.

A cette époque, à Miami, un mort sur quatre a reçu une balle, les services du coroner sont parfois obligés de louer des camions frigo aux Burger King pour stocker les cadavres.

Griselda ne manquait cependant pas d’humour puisqu’un de ses enfants portait les prénoms de Michael Corleone. Après avoir purgé une peine de prison de 6 ans aux Etats-Unis, elle finira assassinée, à 69 ans, à Medellin, par deux tueurs à moto (ce qui était un vibrant hommage puisque c’est elle qui avait mis en vogue ce mode opératoire à Miami).

La petite histoire :

Si la grande histoire sert de cadre à ce roman, la petite histoire est loin d’être oubliée : Nick Stone a réalisé un travail de fourmi pour faire revivre le Miami des années 80 : bâtiments historiques délabrés qui ont été par la suite réhabilités, quartiers maudits, films, musique (il en profite pour égratigner Debbie Harry, originaire de Miami, qu’il voit plus comme pute que comme chanteuse), fringues, boites de nuit…

Là aussi, le Miami quotidien nous est livré subtilement, avec le talent d’un George Pelecanos, de petites touches nous ramènent à cette époque où seules deux personnes dans les commissariats savaient se servir d’un ordinateur et les coups de fil se passaient d’une cabine.

 Grande Histoire, petite histoire, mais aussi roman dans lequel les personnages principaux ne sont pas des représentants de l’ordre stéréotypés bons ou mauvais et les gangsters d’immondes salauds. La vie est plus compliquée, et Nick Stone développe avec ses personnages une vision très réaliste des êtres que nous sommes ; Carmine, le fils de Vera  Desamours en est l’exemple parfait : kidnappé par sa mère qui a sans doute assassiné son mari et sa maîtresse, traité comme un enfant à l’âge adulte, il est un recruteur hors pair de prostituées pour le compte de sa mère, mais il va osciller tout au long du roman entre horreur (s’il tue un flic, c’est en lui tirant involontairement une balle dans le pied !) et rédemption.

On retrouve ce  réalisme dans les personnages d’Eldon, patron de la police, et bien entendu de Max et Joe qui sont un peu les deux faces d’une même pièce.

Enfin, polar dans lequel la violence n’est pas distillée gratuitement mais comme reflet d’une époque pendant laquelle elle devint industrielle, sauvage et mondialisée, à l’instar des lois qui nous gouvernent.

Voodoo Land est le témoignage d’une époque. 

Titre : Voodoo Land

Auteur : Nick Stone

Editeur : Gallimard (Série Noire)

Prix : 

- Gallimard - Série Noire (14/04/2011) : 22,90 €

- Folio Policier : 8,90 €

- Format numérique : 8,49 €

Titre original :  King of Swords

Traduction de l'anglais (Etats-Unis) : Samuel Todd

Note : 5