tuez un salaud

Avant même d’avoir ouvert ce polar publié en 1985 puis réédité en 1997 à la Série Noire et aujourd’hui quasiment introuvable même d'occasion (mise à jour : réédition chez Goater annoncée au mois de novembre) , je me rends compte que le pseudonyme utilisé par les deux auteurs est une leçon d’histoire à lui tout seul.

Après l’avoir ouvert, je ne vais toujours le commencer parce qu’il est dédicacé à Jacques Mesrine et là aussi, ce n'est pas neutre

Enfin, j'ai réussi à lire ce livre, fable libertaire qui ne trouverait plus aujourd'hui sa place dans une collection comme la Série Noire, et qui résume assez bien une époque peut-être pas révolue.

Buenaventura Durutti Demange, connu sous le nom de Colonel Durruti (ce qui est un bien étrange et cruel paradoxe pour un combattant qui refusait absolument les grades, les honneurs et tout le toutim) est né en Espagne en 1892 dans un famille très engagée : son père fonda l’Union Générale des Travailleurs en 1902 et a notamment participé à une grève visant à obtenir la journée de 8 heures, ce qui lui valut d’être embastillé.

Buenaventura abandonne ses études en 1910 et apprend le métier de mécanicien et en même temps le syndicalisme et le socialisme.

Il deviendra très vite un dur, un révolutionnaire que les positions molles des socialistes (déjà !) décevront. Pour lui, l’action ne doit pas se limiter à la grève, il passe au sabotage et pense à l’insurrection ouvrière généralisée. Après un aller-retour en France où il se réfugie, recherché par la Guardia Civil, il revient à Barcelone et fonde un groupe qui s’appelle « Les Solidaires ». Là ça ne rigole plus du tout : banques dévalisées pour aider les familles de militants emprisonnés, tentatives d’assassinats de salauds (dont une réussi avec le Cardinal de Saragosse qui s’était révélé être le principal financier d’un groupe contre-révolutionnaire qui tuait les anarchistes).

Après un périple en Amérique du Sud où les casses se poursuivent, Buenaventura est emprisonné en France en raison de son activisme politique mais bénéficiera d’une amnistie lui permettant de rejoindre l’Espagne au moment de la Seconde République.

Mais décidément, les Républicains sont trop mous pour lui qui le déportent en Guinée Equatoriale.

Buenaventura Durruti

Avec le coup d’état de 1936, Durutti sera une des figures de la résistance et formera sa fameuse « Colonne Durutti » à la tête de laquelle il ira défendre Madrid. Il mourra au combat ou assassiné par les communistes, on ne sait pas trop.

Jacques Mesrine pourrait être le fils dévoyé de Buenventura Durruti, qui aurait pris goût au sang et à l’argent en mettant de côté les inspirations politiques.

Avec Mesrine, nous ne sommes plus dans le romantisme qui nimbe le combattant espagnol pour la démocratie, qu’on imagine les armes à la main, harassé sous le soleil et dans la poussière, photographié par Robert Capa.

Le temps n’a pas aplani les aspérités, fait disparaître les défauts les plus criants, la machine à fabriquer le passé n’a pas encore fait son œuvre.

Jacques Mesrine, bandit d’honneur, anarchiste par opportunité, ou bien gros beauf raciste et mégalomane tombé amoureux de de l’image que lui renvoyait la presse de l’époque ?

C’était avant tout, en tout cas pour les medias, l’ennemi public n°1, braqueur de banques, spécialiste de l’évasion. C’était dans ce domaine-là un type plutôt inventif, aimant les déguisements, les armes à feu puissantes, qui avait ramené de Québec des méthodes modernes, faisant ses casses en BMW, poursuivi par une estafette de police à trois vitesses.

Les journaux l’aimaient beaucoup, mais il les aimait plus encore.

Et l’engagement politique dans tout ça, qui lui a valu de multiples hommages d’artistes à l’époque mais encore aujourd’hui ?

S’il a un moment incarné la lutte contre les Q.H.S. en les dénonçant, c’était aussi un paravent, un moyen de détourner les fusils braqués sur lui, un moyen d’amadouer les jurés et d’adoucir sa peine.

C’était avant tout un gangster, il dévalisait les banques pour gagner sa vie, par pour aider les familles de syndicalistes emprisonnés (bon, il est vrai qu’il n’y en avait pas à l’époque).

Alors pourquoi est-il devenu ce symbole de la résistance à l’autorité ? Pour plein de raisons, certaines bonnes, d’autres un peu moins.

Dans les années 70, le retour à l’ordre après mai 1968 a été un peu sévère, et le désir effréné mais réprimé de liberté, le sentiment que tout est possible face à l’ordre post-gaulliste bourgeois, on ne peut plus frileux en termes de libertés publiques, tout cela crée un carcan dont on du mal aujourd’hui à imaginer la force et…on se fabrique les symboles qu’on a sous la main. Alors pourquoi pas ce type rigolard, qui passe son temps à défier l’autorité, qui la ridiculise en s’évadant de la prison de la Santé réputée inviolable, qui utilise la presse comme une tribune (s’il y avait eu Internet, il aurait fait un festival !).  C’était quoi l’alternative ? Georges Seguy, Georges Marchais, François Mitterrand ? Mesrine avait décidément plus de gueule.

Et la presse s’en est mêlée : pour les uns l’ennemi public à abattre, pour les autres (dont le Libération naissant), symbole d’autres possibles. Il faudra attendre la tentative de meurtre du journaliste Jacques Derogy pour que Libé prenne ses distances.

De plus, Mesrine était un être arrogant, charismatique, doté de l’ego d’un Président de la République, qui était très flatté de passer du statut de braqueur de banques à celui de symbole anarchiste. La presse se servait de lui pour vendre du papier ou bien trouver son identité (Libé), et lui se servait de la presse pour satisfaire son ego, c’est une des manifestations du pouvoir inimaginable que les medias ont acquis.

Enfin, la jeunesse s’est toujours méfiée des politiques, et n’a jamais trouvé de véritable relais institutionnel à ses aspirations (fortement idéalisées à l’époque à l’inverse d’aujourd’hui).

C’est sans doute  toutes ces raisons qui ont fait que Jacques Mesrine a symbolisé la résistance à l’ordre établi, et a été honoré par cette dédicace.

Une, plusieurs puis des milliers d’affiches mauves, à Paris, puis dans les grandes villes province et enfin dans les petits villages, appellent à tuer un salaud.

Et ça marche ; spontanément, quelques salauds sont éliminés : un adjudant-chef ancien de l’OAS que ses hommes ont collé au mur en le faisant tenir avec des baïonnettes (apparemment la bibine a aidé un peu…), un sénateur qui a trempé dans la plupart des combines des 4ème et 5ème Républiques.

Si ces affiches ont créé des vocations,  elles ne sont pas apparues par magie. Au fil du roman, nous découvrons la mystérieuse organisation du Soviet, formée de cellules de 4 personnes, qui ridiculise la police, rançonne un entrepreneur trop gourmand sur les pots-de-vin, tente d’assassiner un milliardaire qui fait des affaires avec l’U.R.S.S., et continue à coller ses petites affiches, et un mouvement de mode basé sur la couleur mauve va même se créer spontanément… Le Soviet prendra un peu de recul, mais reviendra pour de prochains épisodes !

Ce roman est à la fois drôle (en tout cas les auteurs ont du bien rigoler en écrivant certains passages, notamment la tentative d’assassinat d’un milliardaire rouge qui, à l’époque et dans la vraie vie, a du rire jaune), et très ironique à l’égard de la presse de l’époque et du pouvoir en place.

Le parallèle avec les années Mesrine est assez notable : un combat à travers la presse auquel le grand public assiste (mais là il participe !), un goût du spectacle marqué, une police complètement dépassée par les événements et dont certains membres doutent (nous suivons l'itinéraire de Maistre, chargé de l'enquête, qui pourrait bien passer la barrière).

Ce roman est rafraîchissant, joyeux et cynique tout à la fois, il nous rappelle que les changements en France se sont toujours plus ou moins produits par des chemins illégaux et spontanés, hors le système politique, c'est peut-être de cette manière qu'une fois de plus les choses évolueront dans le futur.

Titre : Tuez un salaud !

Auteur : Colonel Durruti

Editeur : Gallimard (Série Noire)

Prix : 

- Gallimard (5/9/1997) : indisponible

Note : 3,5

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photo d'illustration sous licence Creative Commons